Quand la technologie invite à la poésie 1/2

par Marion Voillot

Premier article d’une série réalisée par Marion Voillot, chercheuse au CRI en sciences de l’éducation, suite à un sprint d’observation réalisé dans l’exposition « Capitaine futur et la supernature » présentée à la Gaîté Lyrique d’avril à juillet 2018.

Dès mon arrivée au sein de l’exposition « Capitaine futur et la supernature », j’ai été surprise par la dimension poétique des oeuvres. Les systèmes ne sont pas seulement numériques, ils sont poétiques. L’esthétique des oeuvres participe de l’attention et de la participation des visiteurs, enfants comme adultes. Comme le titre de l’exposition le suggère, les oeuvres présentées dans « Capitaine futur et la supernature » sont des systèmes interactifs biomimétiques — ils s’inspirent d’environnements ou de phénomènes naturels. Forêt, clairière, roseraie, vallée forment le champ lexical de ses oeuvres. La nature a toujours été source de poésie, pourtant ici ce n’est pas seulement l’inspiration de la nature qui apporte une dimension poétique mais également les corps qui s’animent grâce à la technologie. En effet, la participation des visiteurs aux oeuvres se traduit par l’implication du corps comme medium d’interaction avec la technologie.

Sonic Jungle - Florian Dussopt © Vinciane Lebrun-Verguethen

Les lianes s’illuminent et offrent à l’enfant un paysage coloré dans lequel il peut se faufiler.
Les particules d’eau traduisent les mouvements des enfants.
Les gestes de la main guident l’exploration d’un paysage imaginaire.
Les fleurs s’ouvrent et se referment lorsque l’on vient dialoguer avec elles.

Fluid Structures 360° - Vincent Houzé © Vinciane Lebrun-Verguethen

Les interactions sont principalement corporelles. Je suis étonnée de la qualité des gestes des enfants face aux oeuvres. Les enfants ne sont pas seulement des visiteurs, ils sont acteurs et danseurs, ils développent leur créativité et imaginent des histoires par l’expression de leurs mouvements. Ces mouvements ne sont pas anodins, ils sont réfléchis — si au début l’excitation prend le dessus, elle s’estompe progressivement pour laisser place à la réflexion. En produisent des gestes, les enfants espèrent contrôler l’oeuvre en retour. Les gestes deviennent plus précis, plus poétiques.

Superlaitue - Thomas Suire © Vinciane Lebrun-Verguethen

Les oeuvres sont « belles », les enfants me l’ont souvent répétées, « on a envie de les toucher mais on sait qu’on a pas le droit ». Alors en cherchant de nouveaux moyens d’interactions, l’enfant développe sa créativité poétique par le geste. Il vient claquer des doigts, taper des mains ou souffler sur les fleurs de The Timid Wilderness pour les animer. Il repousse l’eau en levant intentionnellement les bras le plus haut possible dans Fluid Structures 360° . Il se faufile dans les lianes de Sonic Jungle pour mieux se cacher. Et même si certains ne peuvent résister à l’envie de se balancer en s’accrochant aux lianes, ils sont rapidement repris à l’ordre et se faufilent entre elles en essayant de ne pas les toucher. Quelques fois ces interactions corporelles s’accompagnent d’interactions verbales qui peuvent elles aussi être poétiques. Au sein de The Timid Wilderness, les enfants se rapprochent des fleurs et viennent leur murmurer des paroles aux allures de poèmes « avec toutes tes couleurs, tu ressembles à un soleil dans l’univers » (Léa, 8 ans).

The Timid Wilderness - Miranda Moss © Vinciane Lebrun-Verguethen

Avec « Capitaine futur et la supernature », l’enjeu n’est pas d’apprendre aux enfants comment fonctionne la technologie (pour cela les cours de code ou de technologie et robotique le font très bien). Il ne s’agit pas non plus d’apprendre aux enfants à se servir de la technologie (ils sont déjà autonomes devant un smartphone ou une tablette depuis leur plus jeune âge). L’enjeu de l’exposition, me semble-t-il est d’apprendre à interagir avec la technologie par notre corps et toute sa dimension poétique. Cela replace le corps au coeur de l’apprentissage dans toute sa complexité — individuelle et collective, mentale et gestuelle, émotionnelle et sensationnelle. Cela permet également de mettre en valeur les compétences du 21e siècle :la créativité, la collaboration, et la communication entre et grâce aux corps. Avec « Capitaine futur et la supernature », la dimension poétique est principalement corporelle. Les oeuvres n’invitent que très peu à la parole, alors la poésie n’est pas que mot, elle est corps. Et si notre corps était source de poésie grâce à la technologie ?

Marion Voillot

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