Immersion et influence(s) 2/2

par Marion Voillot

Second article d’une série réalisée par Marion Voillot, chercheuse au CRI en sciences de l’éducation, suite à un sprint d’observation réalisé dans l’exposition « Capitaine futur et la supernature » présentée à la Gaîté Lyrique d’avril à juillet 2018.

« Interactif », « surprenant » et « poétique » sont les adjectifs qui qualifient l’exposition « Capitaine Futur et la Supernature ». L’installation Fluid Structures 360° met tout particulièrement ces adjectifs en valeur grâce à un système liant sonorités, captation et projection à 360 degrés, qui plonge le visiteur, petit ou grand, dans une aventure immersive. Ici, les corps viennent jouer avec des molécules d’eau grâce à la technologie.

Fluid Structures 360° - Vincent Houzé © Vinciane Lebrun- Verguethen

Immersion

Il est étonnant d’observer la réaction quasi-primitive des jeunes enfants qui pénètrent dans l’espace immersif. Ils s’y jettent à plat ventre et viennent se rouler et brasser l’eau, tels des poissons dans leur environnement naturel. Sans consigne de la part d’adultes, les enfants s’approprient instinctivement l’ambiance de ce paysage artificiel aquatique. Ils se retrouvent alors en parfaite autonomie. Les enfants se relèvent ensuite (souvent sous le conseil d’adultes, médiateurs ou accompagnateurs) pour venir se rapprocher des parois. L’ombre de leurs corps se projette instantanément dans l’oeuvre qui se modifie selon leurs mouvements. Les corps s’agitent, les bras se déploient et l’agitation se fait entendre. Progressivement, cette énergie tend à se canaliser. Les enfants viennent dessiner des gestes poétiques qui répondent aux mouvements de l’eau projetés sur les murs. Les interactions verbales sont peu nombreuses, les corps seuls discutent parfaitement avec l’oeuvre. Il est étonnant de voir avec quelle facilité, agilité même, les enfants tracent des gestes censés. Ces derniers ne sont pas le fruit du hasard, les enfants comprennent rapidement qu’ils peuvent jouer avec les particules d’eau, en les « déplaçant », les « poussant », les « rejetant », les « montant » pour ne citer que leurs propres mots.
Lorsque j’interroge les enfants sur la qualité de l’oeuvre, c’est d’ailleurs le mot « contrôle » qui revient le plus souvent. Les enfants apprécient ce dispositif, « c’est trop beau, j’adore », « je voudrais rester ici toute la journée », mais ce qu’ils apprécient le plus c’est l’interaction contrôlée qu’ils ont sur l’oeuvre par leurs mouvements. Le terme d’ « interaction » revient aussi très souvent, il fait partie du vocabulaire commun des enfants lorsqu’ils me décrivent le dispositif.
Un jeune garçon m’étonne en me disant qu’il trouve très intéressant le fait d’être représenté comme un « motif » car il fait alors totalement partie de l’oeuvre projetée. Deux autres petites filles qui filment le dispositif avec le smartphone de leurs parents m’affirment être « trop contentes » de se sentir comme « les reines de la mer ». Ainsi, en filmant elles pourront montrer, cette « incroyable expérience à leurs copines ».

Fluid Structures 360° - Vincent Houzé © Vinciane Lebrun- Verguethen

Influence(s)

J’observe avec attention le comportement des adultes. En effet, ces derniers ont une véritable influence sur l’interaction des enfants avec l’oeuvre. Si l’adulte ne se prête pas directement au jeu, l’enfant non plus. Cependant, même si l’adulte adopte une attitude passive, en observant les autres enfants jouer l’enfant qui était également passif, vient se mettre en activité. Très vite l’adulte se relève lui aussi et se met en mouvement. Les visiteurs s’influencent les uns les autres et viennent interagir ensemble.
Dans d’autres situations, l’adulte interagit dès son entrée dans la salle avec l’oeuvre. Dès lors, l’enfant est transporté et comprend par mimétisme le fonctionnement de l’interaction. J’observe un père et son fils en pleine bataille d’eau et m’émerveille de l’univers qu’ils se sont créés, ils s’inventent des noms ainsi que des pouvoirs magiques.
Il n’y a plus de distinction d’âge, les adultes jouent tels des enfants, les enfants réfléchissent à leurs gestes aussi bien que les adultes. Ainsi, les visiteurs se mélangent et créent une interaction commune avec l’oeuvre.

Fluid Structures 360° - Vincent Houzé © Vinciane Lebrun- Verguethen

La technologie immerge, le dispositif influence

Quelques soient les influences, le dispositif invite au mouvement, le visiteur de tout âge cède à la tentation de se mouvoir et de jouer avec l’oeuvre. L’adulte et l’enfant sont émerveillés par la technologie qu’ils n’ont pas besoin de comprendre pour pouvoir vivre l’expérience dans laquelle ils sont plongés. Lorsque je les interroge sur le dispositif, ils sont très peu à savoir m’expliquer le dispositif technologique mis en place par captation de mouvement. Mais peu importe. Ici, la technologie n’est pas une fin mais un moyen d’interaction par le corps entre l’adulte, l’enfant et l’oeuvre interactive.
Je suis aussi surprise du dialogue que j’aie avec une mère de famille, à qui des places pour l’exposition ont été offertes et qui se disait « réticente » au numérique. Dans Fluid Structures 360°, elle s’amuse autant que ces deux enfants à jouer avec les particules d’eau. « Je suis très contente d’être venue car je ne savais pas qu’on pouvait faire tout ça avec du numérique, ça change complètement des écrans qui rendent bêtes » me dit-elle.
Effectivemnt, « Capitaine futur et la Supernature » a cet avantage de ne laisser personne indifférent, de ne pas encourager la passivité bien souvent reprochée aux outils numériques actuels mais au contraire d’encourager au mouvement par le corps.

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