Le petit manifeste

La narration, outil de programmation art-orienté-enfants

Depuis sa création en 2011 à la Gaîté lyrique, Capitaine futur a grandi en parcourant le monde. Indépendant mais accessible, il se met désormais à la portée de ceux qui, en le sollicitant, voudraient faire pousser des univers. Au fil des années, ce personnage invisible a donné son nom à une programmation artistique orientée enfants, chaque fois plus foisonnante et audacieuse, réinventant sur le terrain ses formes et son sens. Par suite de succès, d’erreurs, d’embûches et de grands bonheurs, cette expérimentation au long cours a affiné ses buts et défini ses méthodes.

Archipelago - Artificial Nature [Haru Ji & Graham Wakefield] © Vinciane Verguethen

Rebondissant d’un voyage à l’autre, Capitaine futur a revêtu des couleurs et des contours différents. Ses insaisissables traits s’animent et toujours se dérobent dans des fugues graphiques et des orientations artistiques pointant vers les douzes angles de l’univers. C’est précisément grâce à son caractère parfaitement protéiforme qu’il peut, intrinsèquement, répondre à une nécessité : celle d’écrire des narrations ouvertes et collectives à destination des enfants. En effet, il n’existe pas encore de contes pour décrire et décrypter, concrètement et poétiquement, le monde dans lequel ils sont nés et vont vivre et qu’ils sont au défi d’inventer.

Car voilà la gageure ; nous sommes à l’époque où, fait inédit semble-t-il dans notre histoire, une génération se doit de transmettre à une autre un savoir qu’elle a prestement acquis d’elle-même il y a une poignée d’années. Les technologies connectées, observantes et conversationnelles, telles qu’elles se présentent au XXIème, n’ont pas livré de manuel pour se faire à leurs usages, ni de tutoriel pour cerner leurs impacts. Comment, alors, dire aux adultes de demain ce qui n’est pas tout à fait évident pour ceux d’aujourd’hui et qui pourtant les enveloppe tous également ?
Internet, ses écrans, ses folklores et ses instruments impactent toute notre réalité ; même ce qui n’est pas directement câblé s’y retrouve relié. Toile de noeuds et imbroglio d’enjeux, cette complexité nouvelle et fougueuse ne se laisse pas facilement appréhender. Les réactions divergent quand il s’agit de la confronter. Certains ont résolument entrepris d’embrasser le présent et d’expérimenter des modalités de création, de production et de transmission en employant méthodes et outils émergents. Capitaine futur, voyageur aux mille visages les rassemble ; ils sont parents, enseignants, mais aussi chercheurs en arts et en sciences, tous conscients du challenge. Capitaine futur, guide aux milles histoires leur ressemble.

Comment alors s’y prend Capitaine futur ? Basant sa cadence sur un rythme à 5 temps, voici comme il opère :

1 - Raconter les récits de notre monde technologique

Dans cette période d’accélération technique, le récit est un moyen de contextualiser les mutations en cours et d’offrir un cadre entraînant au sein duquel les enfants apprennent avec et par les technologies. Il est un réservoir imaginaire pour décrire le monde et se l’approprier. Support de la narration, outil métaphorique né du langage de notre époque, Capitaine futur raconte notre ère numérique et démystifie les technologies par des détours imaginaires. Il utilise la narration pour penser la curation et accompagner les programmes artistiques conçus pour les grandes facultés des plus petits, tels que des expositions, des concerts, des ateliers, des conférences scientifiques, des projections… Ce cadre narratif toujours à redéfinir en fonction des thématiques à explorer permet de répondre à de nouveaux besoins, de partage de savoirs et de modes relationnels inédits entre les publics et les générations.

Animate field - Justin Lui © Vinciane Verguethen

2 - Faire participer activement les enfants

« Peut-être les enfants nous diront-ils tant de choses sur leur monde que cela deviendra aussi un modèle pour nous. Nous l’espérons. » écrivait l’artiste danois Palle Nielsen. Considérant les enfants comme un public à part entière, Capitaine futur cherche à redéfinir leur expérience dans les lieux d’exploration du monde tels que la classe ou le musée. Capables d’interroger le présent et habitués par le jeu à concevoir des scénarii qui souvent bifurquent, les enfants ont le potentiel d’inspirer des adultes facilement déboussolés par les changements rapides qu’induit le numérique. Capitaine futur les encourage à exercer ce super-pouvoir : il redistribue les rôles par l’invitation faite aux enfants de co-construire des contenus artistiques et pédagogiques et par leur participation active, intellectuelle et physique, à des programmes pensés sur mesure pour eux. Si personne n’est plus sérieux qu’un enfant qui joue, les adultes sont enjoints à regarder leur récréation avec bienveillance et à avoir la modestie d’apprendre auprès d’eux.

atelier © Cinekid festival

3 - Relier technologies et émotions

Le monde numérique n’est pas dénué d’affects, au contraire, il est plein de sens, de sensibilité et de sensualité. Sous la pluralité de leur apparence, les arts des médias sont exemplaires de cette réalité. Capitaine futur, qui s’intéresse aux technologies de tous les jours, propose aux enfants de les apprivoiser par la stimulation de leur cinq sens. Confrontés à des dispositifs artistiques réactifs, les adultes de demain ont enfin l’occasion “d’avoir la main sur”, autrement dit de toucher les œuvres, de s’emparer des idées, d’empoigner le réel et de prendre à bras le corps le monde qui vient à eux. Dans cet appel renouvelé à l’interactivité, Capitaine futur souffle un vent d’air frais sur un art d’aujourd’hui qui génère d’intenses émotions par une implication physique et un dialogue plus libre avec les oeuvres. Dans un environnement où humains et machines cohabitent, le déploiement d’une intelligence émotionnelle semble plus que nécessaire afin d’être à même de mieux comprendre le monde qui nous entoure et de mieux définir notre place et nos rapports avec les autres, que l’on soit adulte ou enfant.

Ils traversent les pistes sur des morceaux de tissus pour ne pas laisser de trace - Virginie Yassef © Vinciane Verguethen

4 - Expérimenter pour apprendre ensemble

Par le rapport renouvelé à des œuvres nées de collaborations entre les arts et les sciences, Capitaine futur privilégie l’hybridation et la sérendipité dans le cheminement vers la connaissance plutôt que la transmission d’une érudition imposée et difficilement questionnable. Alors que les grandes découvertes humaines sont issues de voyages, géographiques et intellectuels, de croisements entre les arts et les sciences, mais aussi de notre capacité d’émerveillement, la pédagogie se restreint encore trop souvent à la seule théorie. Capitaine futur valorise au contraire une programmation qui célèbre l’expérimentation. En faisant du média art un grand laboratoire, il crée une voie pour que les enfants se dirigent vers des savoirs et des pensées multiples, se rapprochent d’eux-mêmes pour s’inventer un devenir singulier dans le monde et partir à la rencontre des autres.

atelier Capitaine futur avec Benjamin Gaulon © Vinciane Verguethen

5 - Faire émerger une culture citoyenne

En permettant aux enfants d’être au contact d’artistes-chercheurs qui créent, explorent, détournent inlassablement les technologies qui façonnent le monde, Capitaine futur travaille à repenser leur place dans les lieux d’art et d’enseignement mais aussi dans la société. Chamboulant les clivages arts/sciences, élèves/enseignants, écoles/musées, Capitaine futur réactualise les manières d’être et de faire ensemble. Il s’empare des moyens et des valeurs du numérique qui réinventent notre rapport à la culture, au travail et à la création. La programmation fait la part belle à la production collective, à l’initiation de pair à pair et aux solutions open source qui permettent l’accès libre aux savoirs, leur enrichissement continu par la communauté et la démultiplication par leur partage en réseau. Capitaine futur contribue à l’émergence d’une culture citoyenne connectée dès le plus jeune âge et devient lui-même un personnage en open source.

Wave Shells - Lucky Dragons © Vinciane Verguethen
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