Filles et fils de Cyberpunks en visite à la Gaîté Lyrique 1/5

avec Capitaine futur sur leur petite épaule

Premier article d’une série réalisée par Sophie Pène du Centre de recherches interdisciplinaires (CRI), Paris Descartes, où elle co-dirige le master Ed Tech, Education et Technologie et l’Open Lab.

Cet article se penche sur le rôle du futur dans l’éducation contemporaine, à partir de l’exposition « Capitaine futur et la supernature » présentée la Gaîté Lyrique au printemps 2018 et dont une partie des oeuvres a été co-produite dans le cadre de la coopération Les Voyages de Capitaine futur. Les Voyages de Capitaine futur ont invité différents laboratoires à poser leur regard sur le projet et l’exposition. Cette attente reflète plusieurs de leurs particularités.

Une des originalités de ce projet européen est de miser sur la rencontre entre arts et sciences pour enrichir les images disponibles du futur. Entendons « futur » au sens d’une réalité quotidienne désirée, telle que vue par des artistes. En somme, les artistes invités mettent en scène des objets ou des situations qui pourraient devenir courants dans la vie ordinaire, s’ils nous répondaient. Plus exactement, s’adressant à des enfants, les artistes ont créé des dispositifs qui nous mettent en interaction avec des objets poétiques. Cette interaction, magique, futuriste, avec des objets qui semblent animés d’une vie propre, est une source d’exploration pour les jeunes visiteurs. L’idée sous-jacente des commissaires de la Gaîté Lyrique est que les enfants ont besoin d’investir le futur, non seulement leur propre futur subjectif, mais le futur technologique. Il leur faut se le représenter à leur façon, désirer le dessiner et enclencher un récit intérieur de rêverie et de projet. Capitaine futur, ce héros discret et cet ami imaginaire auquel les enfants peuvent s’identifier et confier leurs idées et petits secrets, répond à un besoin en déshérence, un immense besoin de rêver le futur et de s’y engager avec confiance et curiosité.

Quand le progrès technique faisait rêver les enfants

Les générations nées dans les années 50 et 60, jusqu’au début des années 70, ont baigné dans des images prospectives, dont la science-fiction, la presse éducative et les journaux télévisés regorgeaient. En l’an 2000, on aurait résolu les problèmes de circulation, les voitures voleraient. En l’an 2000, les famines auraient disparu, même au Biafra et même en Inde. On mangerait du plancton dans des villes sous-marines. En l’an 2000, on pourrait faire des voyages interstellaires comme on prendrait le train, et on serait à l’école dans des cités spatiales. Malgré la guerre froide, malgré les guerres post-coloniales, malgré la tragédie irréparable de la Shoah, malgré le conflit irréductible entre l’Egypte et Israël, malgré tout ce qui pouvait terrifier un enfant silencieux devant la télévision, et hanter son endormissement, ou ses arpentages sur le chemin de l’école, le progrès était enchanteur. La science et la technique arrangeraient tout, y compris la morale humaine. Cela demandait des efforts : il fallait devenir astronaute, pour décoller, ou biochimiste, pour inventer les pilules de la parfaite nourriture. Et ce n’est pas sans quelques frissons qu’on encaissait 2001 Odyssée de l’espace. Mais ça allait être bien, bien mieux.

1990-2000 : Boum et Badaboum !

Dans Archimondain Jolipunk ; confessions d’un jeune homme à contretemps, Camille de Toledo, né en 1976, a raconté la charge morale qui a étouffé ses contemporains. À 26 ans, en 1932, Paul Nizan écrivait dans Aden Arabie : « Les gens de mon âge, empêchés de reprendre haleine, oppressés comme des victimes à qui on maintient la tête sous l’eau, se demandaient s’il restait de l’air quelque part.» À 26 ans lui aussi, Camille de Toledo, en 2002, ouvre son essai ainsi : « Je suis un asthmatique de l’âme. Je veux dire par là que l’époque me pose un problème respiratoire.» Il décrit l’enfermement de sa génération entre deux images violentes, intenses et contradictoires. La première est la chute du mur de Berlin en 1989, qu’il appelle le Boum. La seconde est l’effondrement du World Trade Center le 11 septembre 2001, qui sera le Badaboum. Il s’autorise même un jeu sur les dates. Le 9-11 en 1989, pour la chute du mur, c’est l’ouverture. Le 11-09 de 2001 pour la chute des tours, c’est la clôture. Cette génération historiquement coincée, il l’appelle celle des cyberpunks pratiquant un « dandysme de masse », celle du « petit sourire malin des esclaves volontaires ». Les années 90 n’auront pas sorti les adolescents d’alors de ce « revenu de tout et n’allant nulle part ». Pas de futur, la fantasmagorie s’arrête, la science ne réparera pas.

La Gaîté Lyrique aborde les années 2020-2050…

Que dire des années 2000 et 2010, qui auront été celles de la grande menace, et auront raconté aux enfants des histoires à ne pas dormir la nuit, celle de la fin possible de la vie sur leur planète, celle de l’omni-surveillance, celle de l’irresponsabilité des élites et des inégalités acceptées… De quoi trembler, de quoi tarir tout fantasme de l’avenir. Difficile de trouver une image de futur positif, qui ne soit pas polluée de transhumanisme. Or la Gaîté Lyrique se porte en faux, et affirme qu’on n’en restera pas là. Elle assure que les arts et la créativité, irriguant l’imagination, apportent leur pierre à un futur idéal, ancré dans une merveilleuse fantasmagorie princeps. Il y a un parti-pris fort sur le rôle des musées et espaces culturels : désormais, et plus que jamais, ce sont les lieux où l’on peut rencontrer des images qui nous font parler, nous font penser, nous font rêver et nous font agir. Notre transformation, et notre mise en branle vers de nouvelles dispositions, passent par les émotions esthétiques. Il se trouve que les jeunes adultes actuels ne sont pas du tout désenchantés, et prennent le monde comme il est, avec la ferme intention de le transformer et la conviction qu’ils en sont capables. On dirait désormais et contre toute attente que plus les défis sont élevés, plus la jeunesse va les aborder avec concentration et objectivité.
Qu’en est-il des enfants, venus en famille ou avec leur école et leur centre de loisirs visiter l’exposition « Capitaine futur et la supernature » ? Une prospective scientifique et technique nous annonce que, dans dix ans, des nano-robots ingestibles vogueront à l’intérieur de nos corps et répareront des altérations organiques. Elle nous promet aussi dans les 15 ans à venir des imprimantes 3D domestiques généralisant l’auto-fabrication de meubles, de nourriture ou de médicaments. À la même période, nous porterons des vêtements intelligents qui s’adapteront thermiquement ou changeront de couleur au gré des humeurs, alors que des matériaux biomimétiques s’auto-répareront, des habits aux bâtiments, le tout sécurisé par un Internet non piratable. De quoi attendre patiemment 2050, où nos néocortex et notre capacité cognitive seront augmentés par la manipulation génétique, qui piloterait dès lors l’évolution…
Bien sûr, on peut trouver d’autres scénarios. Bien sûr, les prédictions technologiques ne se réalisent jamais. Mais nous avons besoin de tels scénarios, y compris pour les contrarier. Notons que pour les trouver, il faut fouiller un peu. Rien à voir avec la bonne et franche science-fiction popularisée entre 1950 et 1980. Mais il me semble qu’il n’y a pas beaucoup de discours positifs, accueillants et poétiques, sur le futur technologique actuellement. Non qu’il faille être candide, au contraire. Réfléchir au futur nous concerne tous, surtout les enfants. Qui dessinera ce futur ? Eux. Que faut-il faire pour être partie prenante des décisions et des politiques scientifiques ? À eux de le découvrir. Que faudra-t-il apprendre et savoir faire pour être concepteur de tels systèmes ? Il leur faut le déterminer. Quelle part prendront la science ou la création dans ces transformations ? Ils peuvent trouver les bons équilibres.
Clairement, la Gaîté Lyrique et Les Voyages de Capitaine futur veulent éveiller ce goût et ces questions chez les enfants d’aujourd’hui et chez leurs parents, les ex-cyberpunks et ex-archimondains, qui s’apprêtent à suivre leurs enfants au pays des objets connectés.

Sophie Pène, Centre de recherches interdisciplinaires, Paris Descartes, et Dicen IdF, Cham.

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